©Jean-Marie Poirier, 2005

Chantres d'église, Miniature, Paris, Bibliothèque Nationale

Est-ce une gageure de parler de la vie musicale dans l'entourage des comtes de Laval ? Plusieurs témoignages de chroniqueurs anciens attestent l'intérêt de la noblesse lavalloise pour la musique. Pierre Le Baud, chantre de Saint-Tugal et secrétaire de Jeanne de Laval, veuve de René d'Anjou, rappelle que dès le début du XVe siècle, le comte Guy XII aimait les bons chantres et Musiciens dont il entretenait plusieurs à ses despens

Guy XVI d'après un vitrail de l'église de Montmorency

Le premier quart du XVIe siècle voit l'épanouissement de la maison de Guy XVI. Grand seigneur sensible aux nouvelles tendances venues d'Italie, il entreprend la rénovation du Vieux Château et l'édification du Château-Neuf, naguère palais de justice. Il y mène grand train si l'on en croit un état de la maison de Laval qui signale dans son entourage toutes sortes d'officiers que l'on voit chez les princes [...] jusques aux trompettes, hautbois, saquebutes, luths, organistes et musiciens.

Un concert au XVIe siècle, école italienne (Musée du Louvre).

Dans le même temps, Jean de Laval-Châteaubriant, son cousin, avait épousé en 1505 Françoise de Foix-Lautrec. Il assurait la tutelle de deux des enfants de Odet de Foix, son beau-frère, mort de la peste devant Naples en 1528. Ces deux enfants, Henri et Claude, grandirent donc en compagnie de Claude de Laval, placé également sous la tutelle de Jean de Laval à la suite du décès de Guy XVI, son père. Assez logiquement, le mariage des deux Claude fut célbré en 1535, à Châteaubriant, Claude de Laval étant alors âgé de 13 ans seulement. Il sera par la suite émancipé par François Ier en décembre 1540, soit plus de deux mois avant la date de son dix-neuvième anniversaire qui aurait dû marquer sa majorité.

Françoise de Foix et Jean de Laval-Châteaubriant (Musée Condé de Chantilly).

De ses années passées dans l'entourage de Jean de Laval-Châteaubriant, il est probable que le futur Guy XVII ait gardé le souvenir d'un document rare et intéressant qui trouve là-bas son origine. En effet, Françoise de Foix, dame de Châteaubriant et maîtresse en titre du roi François Ier de 1518 à 1527 - lorsqu'Anne de Pisseleu lui succéda dans les faveurs du roi -, avait en sa possession un superbe manuscrit de chansons connu aujourd'hui sous le nom de Chansonnier de Françoise de Foix et conservé à Londres. Compte tenu de sa date de réalisation, probablement dans les années 1520, et de la valeur qu'un tel document représentait pour sa propriétaire, il était très vraisemblablement connu du comte de Laval Guy XVI, qui entretenait avec le seigneur de Châteaubriant son cousin, des relations suivies ; de même, ce manuscrit a certainement été vu ou utilisé pendant le séjour à Châteaubriant de Claude de Laval, futur Guy XVII (1531 – 1540), placé au décès de son père sous la garde de son oncle à la mode de Bretagne.

En 1753, le British Museum à Londres recevait un fonds d'ouvrages provenant de la bibliothèque de Robert I, comte d'Oxford. Parmi les ouvrages constituant ce fonds, connu sous le nom de fonds Harley, se trouvait un petit volume manuscrit de 180 x 130 mm. contenant 31 chansons. La raison de la présence de ce volume dans la collection du comte d'Oxford en 1753, collection passée par la suite à la British Library, est totalement inexpliquée à ce jour et d'autant plus surprenante que ce chansonnier appartenait à Françoise de Foix, épouse de Jean de Laval-Montmorency, devenu seigneur de Châteaubriant dès 1503, à la suite du décès de son père François de Laval, frère du comte de Laval Guy XV.

Une page du Chansonnier de Françoise de Foix, Ms. Harley 5242, (Londres, British Museum).

L'attribution de ce manuscrit à Françoise de Foix ne pose pas vraiment de problème. En effet, 3 feuillets comportent des enluminures où alternent les lettres FF et un monogramme. Ces 2 lettres FF se retrouvent également aux quatre angles de la pierre tombale de la dame de Châteaubriant, disparue en 1537, pierre qui porte l'épitaphe ecrite pour elle par Clément Marot.

Epitaphe  de Clément Marot (1538) gravée sur la plaque tombale de Madame de Foix-Châteaubriant. (Cliquez pour agrandir)

De plus, dans certains textes, le mot désignant le personnage féminin principal est remplacé par le nom de “Françoise”, ce qui vient corroborer les hypothèses précédentes. Les chansons mettent fréquemment en scène des amants en butte à la jalousie ou à la malveillance de leur entourage, ce qui correspond assez bien au contexte historique de la vie tumultueuse de notre héroïne.

Le répertoire illustré par les textes des chansons qui composent ce recueil est tout à fait conforme à l'esthétique du début de la Renaissance. Le manuscrit comporte 31 chansons, dont 29 à 3 voix, 1 à 2 voix et 1 à 1 voix ; sur ces 31 pièces, 3 sont incomplètes. Bien qu'une seule chanson indique comme auteur Antoine de Févin, compositeur favori du roi Louis XII, une étude des concordances avec d'autres recueils du même type et de la même époque permet de lui attribuer 6 autres pièces.

Les autres compositeurs identifiables, Pierre de La Rue et Alexandre Agricola appartiennent également à cette époque charnière entre le XVe et le XVIe siècle. En France, Louis XII et Anne de Bretagne puis François Ier, marquent cette période de leur empreinte ; ailleurs, Henry VIII, Maximilien d'Autriche puis Charles Quint, tous grands amateurs de musique, sont les rivaux qui se disputent le devant de la scène politique européenne.

Deux grands types de compositions, traditionnels pour l'époque, sont illustrés dans notre manuscrit: d'une part la chanson savante qui utilise des textes poétiques obéissant aux critères de la versification académique en usage et qui figurent bien souvent dans les anthologies littéraires à la mode.

D'autre part la chanson rurale ou rustique. C'est ainsi que l'on qualifie les formes poétiques irrégulières, reflet bien souvent d'une influence populaire, d'où le nom qui leur est donné. Chansons à danser, à boire ou drolatiques, ces pièces figurent en bonne place dans le chansonnier de Françoise de Foix.

Qu'il s'agisse de l'un ou l'autre genre, les textes font souvent allusion à des thèmes qui nous renvoient à la dame de Châteaubriant : la jalousie du mari trompé, sa brutalité, la séparation forcée des amants, les regrets d'une union sans joie etc., autant de thèmes dont les connotations biographiques sont évidentes aujourd'hui. En effet, comme le voulait souvent la coutume, Françoise de Foix avait été mariée dès l'âge de 10 ans, à l'instigation de sa protectrice, la reine Anne de Bretagne.

Ce superbe chansonnier manuscrit peut alors nous apparaître comme l'expression sublimée et parfois un peu ironique d'une certaine forme de refus d'un ordre social marqué par l'absurdité de certaines coutumes qui ne peuvent nous laisser insensibles. En celà, et par delà sa valeur musicale intrinsèque, le Chansonnier de Françoise de Foix reste parfaitement d'actualité.

Jean-Marie Poirier [auteur de ces lignes] a réalisé une édition moderne du Chansonnier de Françoise de Foix disponible chez Cornetto Verlag à Stuttgart (Allemagne)  http://tinyurl.com/by46m6p

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